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L’IMBE appelé pour étudier une crise écologique sans précédent au Lac Baïkal

Article rédigé par Alexander Ereskovsky et Thierry Pérez (IMBE)

Fin mars 2015, nous avons été appelés en urgence au chevet du Lac Baïkal, un site emblématique de Sibérie inscrit par l’Unesco au patrimoine mondial de l’humanité.

L’origine de l’appel se situe à la branche sibérienne de l’Académie des Sciences de Russie, l’Institut de Limnologie basé à Irkoutsk et regroupant près de 350 chercheurs, techniciens et doctorants sous la direction de l’académicien Michael A. Grachev.
Le Lac Baïkal connait actuellement une crise écologique sans précédent, à l’origine d’une mortalité massive des éponges qui constituent les éléments clés des paysages subaquatiques. 18 espèces d’éponges, pour la plupart endémiques du Lac Baïkal, dont la très belle Lubomirksia baicalensis dont certaines populations auraient été dévastées.

Etant identifiés comme spécialistes de ces problématiques en Méditerranée, nous sommes allés compléter une équipe de collègues sibériens dirigés par les Drs. Sergei Belikov et Igor Khanaev pour :

1) constater la distribution dans l’espace et en profondeur de l’épizootie, en apportant des méthodes pour évaluer son incidence et sa virulence sur les peuplements de spongiaires ; et 2) réaliser un échantillonnage pour établir différents scénarios de causalité, et enfin 3) proposer le développement d’une évaluation au niveau écosystémique des conséquences de cette crise, le site renfermant une biodiversité remarquable, un taux d’endémisme du niveau des Galapagos (phoque endémique, amphipodes géants, etc.) et des pêcheries ancestrales (truites, Ombres, Omouls, Esturgeons même si ces derniers sont déjà menacés depuis longtemps), et l’Institut de Limnologie disposant de toutes les connaissances pour réaliser cette étude là.

Au programme… plongée sous la glace dans une eau à 0°C, pas une mince affaire ! Après une nécessaire plongée d’acclimatation qui nous a tout de même permis de réaliser nos premières observations, nous avons donc réalisé 5 autres plongées, procédé à une série de relevés, photographies subaquatiques et échantillonnages d’éponges pour des analyses de génétique (identifier les espèces et expression de marqueur de stress), de cytologie (analyser les tissus nécrosés), de microbiologie (détecter d’éventuel changements de diversité de diversité de procaryotes symbiotiques et l’occurrence de pathogènes) et de métabolomique (atteintes de fonctions physiologiques, et notamment du métabolisme des défenses chimiques).

Un des points noirs du Baïkal a longtemps été la seule existence d’industries très polluantes dans le sud et dans l’extrême nord du Lac, mais dont les effets ont déjà été bien étudiés par les collègues russes, ce qui leur permettait d’avancer que ces effets ne s’exerçaient que très localement. Aujourd’hui, nos collègues tendent à incriminer le développement exceptionnel du tourisme sur les rives du Baïkal (pêche, randonnée et même plongée), ce qui générerait un pollution importante par des éléments minéraux (N, P) et organiques à l’origine de proliférations d’algues filamenteuses qui pourraient être soit une autre manifestation de la crise majeure que traverse cet écosystème, soit l’origine même de la mortalité massive des éponges.
Au delà de cette mission de terrain montée un peu en catastrophe, car il fallait intervenir avant la fonte des glaces (les accès aux sites de plongée se font en circulant sur la glace), l’idée est donc aussi de bâtir un projet scientifique pour bien comprendre l’origine de ce phénomène et éventuellement proposer des solutions rémédiatrices.

De ce fait, le directeur de l’Institut de Limnologie a demandé d’établir un accord de partenariat scientifique définissant bien le contenu du programme scientifique. On parle déjà de PICS ou de Laboratoire International Associé, mais la première étape sera très certainement l’organisation d’un workshop franco-russe en Septembre. En attendant, nous sommes invités à contribuer à une publication scientifique qui présentera cet événement exceptionnel dans son ensemble, et nous avons rassemblé près de 400 échantillons (100 individus) pour conduire notre approche intégrative pour aider à la compréhension des maladies. Par ailleurs, il nous a été également demandé de produire un petit rapport d’expertise à destination du siège de l’Académie des Sciences russe à Moscou, qui devra dans les jours prochains plaider la cause du Baïkal devant le gouvernement.

Le Lac Baïkal est la perle de Sibérie, et son statut UNESCO attire les touristes de tous les continents. L’enjeu n’est donc pas de freiner le développement économique de la région, mais de prendre les mesures adéquates pour assurer sa durabilité et conserver le patrimoine naturel exceptionnel du Lac Baïkal.

Les russophones peuvent voir un reportage de la mission sur internet

Situer et en savoir plus sur le lac Baïkal